Carnet de Route, Reportage Sri Lanka, 29 décembre 2004-05 janvier 2005.
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Lundi 27 décembre :
Alors que je suis les derniers évènements sur les chaînes satellites, et que les bilans ne cessent de s’alourdir, le téléphone sonne. C’est Véronique, Rédactrice en chef du magazine Messages, au Secours Catholique… « Tu pars demain matin pour Colombo, Sri Lanka, t’es ok ? ». Il est 17.35 … Pas le temps de réfléchir, je bredouille un « oui, pas d’problèmes... » Juste le temps de jeter quelques vêtements dans un sac, de préparer mon matériel.. Je dors 2 heures.
Mardi 28 décembre :
Roissy CDG. A l’autre bout du téléphone, Valentin mon fils de 5 ans : « Papa, tu sais, c’est pas parce que tu vas dans un pays où les gens sont morts que t’es obligé de faire comme eux… » Je promets, les yeux humides. Je pars la peur au ventre, sentiment que je n’avais pas éprouvé depuis mon reportage en Bosnie…
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Jeudi 30 décembre :
4.30 h du matin. Nous partons pour la côte sud du pays. Galle n’est qu’à 125 kilomètres, mais il nous faut presque 6 heures pour l’atteindre. La plupart des routes côtières sont coupées. Les dégâts sont indescriptibles. Partout, des débris mêlés de boue et d’arbres jonchent le sol. Des gens restent hébétés, hagards, au bord des routes. Certains contemplent désespérément seuls, les ruines de ce que furent leurs maisons, d’autres errent à la recherche d’un vêtement, d’un objet. Je n’ose même pas imaginer que des corps pourraient encore se trouver sous ces décombres. Mêmes les cimetières ont été détruits. Des enterrements s’improvisent ici et là… C’est un chaos sans nom...
Nous arrivons à Galle vers 11.00 h. Cette ancienne ville touristique a été dévastée. La gare routière où tant de bus bondés attendaient, a littéralement été balayée, et 150 personnes ont péri en quelques minutes. Il règne une odeur insoutenable. Porter un masque est obligatoire.
Ici et là, des cadavres sont chargés, parfois maladroitement, dans des bennes sous les yeux d’une population à la recherche des siens. Visions insoutenables : celle de petits corps d’enfants pétrifiés dans leur dernière expression… Je pense à mon fils… trouve la force de réaliser 2 clichés puis détourne les yeux. Des voitures, des bus, des bateaux ont été projetés à des centaines de mètres. Les « toucks-toucks », petits taxis triporteurs typiques, ont été broyés, pulvérisés… Certains restent encore accrochés dans des arbres à plusieurs mètres de hauteur. Il est impossible d’imaginer que seule la force de l’eau ai pu commettre autant de dégâts, tant de malheurs. Dans le ciel un hélicoptère de l’armée tourne afin de récupérer les corps que la mer rejette un par un. La foule se précipite à chaque atterrissage. Il fait plus de 35 C°, l’odeur est suffocante…Difficile de travailler dans ces conditions.Je fais le tour des hopitaux…
Soudain, tout le monde se met à courir en direction des terres. En quelques secondes c’est la panique générale. Des gens crient, pleurent, tombent et s’accrochent tant bien que mal aux voitures, aux camions qui prennent la même direction… Un tremblement de terre de forte magnitude vient d’être annoncé dans le sud de l’Inde par la radio. La nouvelle s’est propagée à la vitesse de la poudre… Le traumatisme, plus que palpable, s’est chargé du reste ; En moins de temps qu’il ne le faut pour le dire, Galle se vide de ses habitants…Nous sommes emportés par cette marée humaine et nous retrouvons à plusieurs kilomètres à l’intérieur des terres… (…)
Vendredi 31 décembre :
(…) nous quittons Galle à l’aube. Plus de 350 kilomètres de route nous attendent aujourd’hui… Nous voulons atteindre ce soir, Batticaloa, sur la côte Est. Utopique vu l’état des routes. Nous traversons de nouvelles zones dévastées où l’odeur de mort révèle la présence de corps encore cachés là, à quelques mètres de nous…
A mi-chemin, nous faisons halte à Hambantota. C’est une nouvelle vision d’horreur ; presque tout a été détruit. La petite ville qui se situait sur une bande de terre entre mer et lagon, a littéralement été submergée, balayée à deux reprises… Conditions de travail extrêmes… La mort et le désespoir sont partout. (…) Un conflit intérieur me ronge: à chaque fois que dans un élan de profonde détresse des rescapés me tendent les bras (n’offrant là des clichés extrêmement forts), je ne peux me résoudre à saisir mon boîtier et à réaliser, froidement, mécaniquement des images… Je cache presque au contraire mon appareil, saisissant les mains qui se tendent, baissant les yeux, gardant quelques secondes ces membres tétanisés de douleur dans mes propres mains… Ce sont des moments très forts, presque sacrés, et il m’est souvent difficile de reprendre mon travail ensuite. C’est pourtant la raison pour laquelle je suis ici. Témoigner, certes, mais pas à n’importe quel prix. (…) Quelques mètres plus loin un homme pleure assis devant sa maison. Je lui adresse un petit signe, témoignage de mon impuissance et de ma mensuétude. Il y répond d’un regard ; Je ne fais pas de photo pour préserver ce moment de « communion »… Le bruit d’un bulldozer attire aussi mon attention… je découvre que l’on décharge ainsi des corps que l’on vient de retrouver… le cœur serré, je me mêle aux familles venues reconnaître les leurs… De nouveau, l’odeur suffocante de la mort… enroulée dans son étole encore blanche, c’est le corps d’une mariée que l’on dépose dans la benne… Insupportable… Je fais demi-tour. Un groupe de soldat, masque blanc sur le visage, m’interpelle. Ils tentent de m’expliquer qq. chose que je ne comprends pas. Ils me font signe de les suivre ; le corps d’une femme et celui d’un enfant viennent d’être retrouvés. Ils me demandent de faire des photos… J’en réalise 4 ou 5, histoire de ne pas oublier, puis me sauve avec des hauts le cœur… Je me parle à moi-même pendant plusieurs minutes en me disant « ce n’est pas possible, ce n’est pas possible… »
Nous reprenons la route. Depuis presque 48 heures, je ne me nourri plus que d’eau et de biscuits. Je suis surpris de tenir le choc. Pourtant depuis hier, les aliments ont pris un goût bien différent… celui des cadavres trop longtemps perçus. C’est une odeur tenace et ineffable que l’on retrouve des jours après dans chaque aliment, chaque bouchée. Impression terrible que celle de manger la mort qui restera marquée dans ma mémoire à jamais... (…) Nous quittons les côtes pour remonter plus au Nord. La pluie se met à tomber, doucement d’abord puis brusquement de façon torrentielle. A cette catastrophe, s’ajoutent désormais la mousson. Je me rends compte soudainement que nous sommes le 31 décembre et que partout ailleurs, des gens sont en train de préparer la fête du Nouvel An… Ici, l’eau commence à recouvrir les routes défoncées. À Ampara que nous atteignons de nuit, c’est le déluge. Impossible de trouver un hôtel. Nous nous apprêtons à passer la nuit du Nouvel An ainsi, dans la voiture à grignoter des biscuits… (…)
Lundi 03 janvier :
Aérodrome militaire de Colombo. J’ai finalement décidé de ne pas écouter les conseils de mes proches affolés par l’idée que je pourrais croiser des mines déplacées par l’eau dans le Nord de l’île… On verra bien. Sévère fouilles au corps avant de prendre le petit avion qui nous emmène sur Jaffna, de nouveau en zone de guérilla. On nous enlève tout moyen de faire des films, des photos, puisque nous allons survoler des zones où l’on se bat encore. J’arrive à prendre un peu de recul et me surprends à contempler la beauté du paysage vu du ciel… (…) Difficile d’imaginer qu’il y a encore une semaine, les touristes se pressaient ici…
À Point Pedro, village de pêcheurs anéantis sur une centaine de mètres par le tsunami, j’arrive à faire rire des enfants, réfugiés, qui ont apparemment tout perdu. Leurs rires m’accompagneront une partie de l’après-midi… ça fait du bien.
Nous passons la nuit accueillis dans une église à la lueur de bougies et de vieilles lampes à pétrole… Conversation inoubliable avec le Père responsable de la paroisse qui porte une vieille soutane blanche terreuse, usée et qui va nus pieds… Il nous raconte que les villageois à peine remis d’années de conflits sanglants, viennent de subir un drame d’une plus grande ampleur encore. Beaucoup qui avaient pu reconstruire après la guerre ont de nouveau tout perdu et sont désespérés. Autour de nous, la nuit tropicale finit par s’imposer avec son silence entrecoupé de ses bruits d’oiseaux, de singes hurleurs… Les moustiques ont aussi raison de notre conversation ; il est temps de se réfugier sous des moustiquaires de fortune… la nuit sera courte…
Mardi 04 janvier :
Une nouvelle fois nous partons de nuit, le ventre vide. On nous a parlé de Mullaitivu une petite ville côtière à une centaine de kilomètres qui aurait littéralement été rasée de la carte… Nous l’atteignons à l’aube. Le spectacle est indescriptible : sur plusieurs kilomètres carrés, il ne reste rien. Tout a été balayé, emporté, et c’est une vision apocalyptique qui s’offre à nos yeux… J’essaie de trouver les mots pour décrire ce que je vois et le seul qui me vient à l’esprit est celui d’anéantissement total… Il n’y a plus rien, plus personne, même plus de corps. Ici la mer a tué plus de 3000 personnes en 10 minutes. C’est Pompéi. Au loin, un bulldozer s’affaire… J’erre dans ce champ de ruine à la recherche de quelques traces d’humanité, en vain… Je finis par découvrir une prothèse de jambe, puis un fauteuil roulant abandonnés… Que sont devenus leurs propriétaires ?… Je réalise qu’ils n’ont pu fuir, et que ce bout de dispensaire fut sans doute leur cimetière… Je ferme les yeux. J’essaie de me couper un court instant de ce qui m’entoure mais l’effet est inverse ; j’entends les cris , les hurlements, les pleurs de ceux qui habitaient ici, et je les imagine surpris dans leurs activités du matin…(…) Je découvre un album photo aux pages rongées par l’eau de mer…certaines photos me livrent des morceaux de visages, petits bouts de vies, d’existences, désormais disparues… Alors je décide de les photographier, systématiquement, afin que la mer ne gagne pas la dernière bataille, celle de l’oubli… c’est mon combat personnel, à moi, contre cette mer, contre l’eau, le temps, l’oubli, la mort. Combat dérisoire. Je photographie ainsi des dizaines de photos que l’eau n’a pas encore brûlé… (…) je repars le cœur lourd, emportant presque fièrement avec moi ces petits d’existences, devenus en quelques instants, par la force des choses, gardien de leurs âmes… Sur le terrain, photographe silencieux, toujours solitaire, je suis un peu comme une éponge qui adsorbe au fur et à mesure de la journée toutes ces douleurs, ces détresses, ces émotions croisées… Il en reste forcément quelque chose, le soir, quand je pose enfin mon boitier. C’est alors l’heure de regarder le travail de la journée, et, chose terrible, je n’en suis jamais satisfait… cette photo est mal cadrée, cette autre trop claire, trop foncée…dans cette image, je ne suis pas arriver à capter toute l’émotion qui m’entourait et je m’en veux terriblement… chaque photo « réussie », je veux dire, chaque photo qui pour moi reflète plutôt fidèlement la situation rencontrée, me libère de l’émotion alors emmagasinée… Mais il en va aussi du contraire et chaque cliché au contraire raté, accentue cet innexorable fardeau de douleur que je garde en moi et qu’il me faudra un jour exprimer… (..)
Jeudi 06 janvier :
Dans l’avion qui me ramène sur Paris, je prends soudainement conscience de ce que je viens de vivre. Les images remontent lentement, les unes après les autres, dans un ordre cahotique Je repense à mon travail…à ces visages, à tout ce que j’ai vu. Peur d’oublier, d’être incapable de raconter… On dit, que « de chaque voyage, on ramène beaucoup, mais qu’on laisse toujours sur place, un peu de soi-même… » Qu’est ce que je ramène ? et surtout Qu’ai-je laissé ? Une partie de moi-même, un bout d’innocence, de sensibilité, un peu de fierté ? Je me souviens avoir fait rire des enfants qui avaient tous perdu, avoir tenu des mains qui s’étaient laissé saisir, avoir partagé des regards, avoir écouté… Ai-laissé un peu de douceur, une larme de bonheur ? Ma présence leur aura t-elle fait oublier, l’espace d’un moment, cette fatalité ? Et mon travail aura t-il une quelconque bénéfique influence leur existence future ? Oh vous là haut, faites que mon travail serve a qq chose et qu’il permette un jour, mais rapidement d’améliorer la situation dans laquelle il sont aujourd’hui plongés…
Et puis, petit à petit, une sensation étrange, une impression bizarre, celle de revenir à la vie. Je rentre le cœur rempli de larmes, de souffrances et de détresse et je regarde les choses bien différemment. Ne plus voir et ne plus photographier que le beau… Ici les choses sont belles, parfumées, aseptisées. Et l’on est bien loin du chaos que je viens de côtoyer pendant presque 10 jours…
Vendredi 07 janvier :
à 16H25 exactement, je fais la surprise à mon fils de venir le chercher à l’école… Il en pleure de joie « - Papa, papa, t’es rentré du pays où les petits enfants sont morts !… » « - Oui Valentin, je suis rentré. (…) Un jour je te raconterai… mais dis-moi, toi, est-ce que tu as bien travaillé ?…ah, au fait, bonne année mon fils. »
Oui, un jour je raconterais. En attendant, c’est le retour à la vie. On m’interroge, on me questionne. Difficile de parler, difficile de raconter…On dit que le Sri Lanka ressemble à une larme… Elle rempli désormais mon cœur…